Les petites "nouvelles" que je m'amuse parfois à écrire me sont souvent inspirées par de menus évènements de la vie
quotidienne, d'une parfaite insignifiance la plupart du temps, mais que mon imagination délirante a tôt fait de récupérer, enjoliver et amplifier pour en faire ces courts récits à caractère souvent un peu fantastique.
Celui que j'ai commis hier est venu d'une discussion tout à fait anodine que j'ai eu vendredi dernier avec
mon fils Rémi au cours du repas du soir. Comme je lui disais - je ne sais plus pourquoi la discussion était tombée sur ce sujet - que je ne savais plus ce que j'avais fait de ma "carte vitale" et
que j'avais déjà égaré celle-ci deux fois, il s'exclama, horrifié, avec cet humour très particulier, volontiers absurde qui est le sien : "Mais c'est très grave ! Cette carte, elle est VITALE !
Il faut la retrouver tout de suite !"
Sa réflexion m'a beaucoup amusé et je me suis dit aussitôt qu'il pouvait y avoir là matière à quelque
"méfait littéraire" auquel il faudrait que je réfléchisse.
Et finalement, j'ai écrit cette petite nouvelle qui se situe dans un lointain futur, dans une société
assez inquiétante. Les noms de lieux et de personnes que j'ai donnés dans ce récit n'ont pas été choisis par hasard. Ils ont tous une signification précise que je laisse à l'éventuel lecteur le
soin de découvrir, pour peu qu'il soit assez oisif pour effectuer les recherches. La signification de certains noms, toutefois, est assez limpide.
En route donc pour un saut dans quelques siècles à venir... Mais ne soyons pas trop pressés d'y
arriver, car les règles de cette société future ne semblent pas très drôles, tout de même !
CARTE VITALE
Joe MacSeol venait d'avoir vingt-cinq ans. C'était l'âge de la majorité
dans l'Empire de Calafia où l'espérance de vie atteignait 138 ans en cette fin du XXVIIIème siècle.
Il ne s'agissait cependant bien que d'une pure espérance fondée sur d'aussi
pures probabilités mathématiques, car passés les quatre-vingts ans, le Bureau national de Planification de la Vie vous faisait proprement et discrètement disparaître si par malheur vous n'étiez
plus productif.
Car il faut bien comprendre que malgré sa grande bienveillance, l'Empire ne
pouvait pas se permettre de payer une retraite avant 110 ans révolus, soit 80 ans de cotisation,
les Calafiens enrant rarement dans la vie active avant trente
ans.
Mais pour l'heure, Joe était bien loin de ces considérations. Il lui
restait encore au moins six à huit ans d'études avant de décrocher son diplôme d'Ingénieur en Astrophysique et obtenir un poste sur Eridania ou Phaéton, l'une des exoplanètes conquises par
l'Empire dans la constellation du Cygne quelque deux siècles auparavant. C'étaient là des postes recherchés, prestigieux et grassement payés.
Il sortait juste des services de la Planification de la Vie situés au 666
de la 7ème Avenue de Ghostangels, la capitale administrative de l'Empire, où l'on venait de lui remettre la précieuse Carte Vitale de couleur verte - symbole de l'Espérance de Vie - qui faisait
de vous un être responsable, et sur laquelle figurait une quantité considérable d'informations concernant votre santé, mais aussi votre type caractériel, vos goûts, vos aptitudes générales, vos
penchants, vos travers, vos phobies, votre orientation sexuelle, ainsi que votre traçabilité génétique jusqu'à la 4ème génération aussi bien du côté maternel que
paternel.
Bref, toutes choses extrêmement utiles pour une utilisation optimale des
Ressources Humaines à laquelle un Etat digne de ce nom se devait de veiller.
Cette carte contenait aussi votre Permis de Vivre, crédité de 100 points au
jour de votre majorité. En fonction des infractions et délits que vous étiez susceptible de commettre au cours de votre vie d'adulte, on vous retirait un certain nombre de points, selon un barème
rigoureusement établi : cela pouvait aller d'un point pour des infractions mineures jusqu'à 99 points pour un meutre sans circonstances atténuantes. Autant dire que dans ce dernier cas, le
meurtrier ne pouvait plus se permettre la moindre incartade, faute de quoi il était envoyé séance tenant au Tunnel de Désintégration, appareil qui ressemblait à un scanner des temps anciens, dans
lequel on le désintégrait en quelques nanosecondes. C'était propre, indolore et sans bavures.
Ce système élaboré remplaçait avantageusement l'obsolète "Casier
Judiciaire". A Calafia, on ne disait d'ailleurs pas "avoir un casier judiciaire vierge", mais "avoir son compte", pour signifier que votre Permis de Vivre comportait son maximum de
points.
Le retrait de points pouvait en outre être assorti d'amendes, généralement salées, ou de
"peines d'intérêt public", doux euphémisme pour qualifier les travaux forcés.
Quelques heures auparavant, Joe s'était vu greffer une minuscule puce
électronique à la base postérieure du cou, qui contenait elle aussi toutes les informations contenues dans la Carte Vitale, ainsi qu'un système de spatiolocalisation sophistiqué qui permettait de
toujours savoir où vous vous trouviez, quel que fût l'endroit de l'univers connu.
Cette puce évitait aussi toute utilisation frauduleuse de votre Carte
Vitale et avait aussi, semblait-il, d'autres fonctions assez mystérieuses dont le commun se préoccupait peu.
Lorsque l'employée des Services de Planification de la Vie, une jeune femme
accorte d'une soixantaine d'années, lui remit la précieuse carte, elle lui fit remplir plusieurs formulaires informatisés - l'habitude de la bureaucratie était encore bien vivace dans les
administrations de l'Empire -, débita de son compte en banque la TVA ("Taxe à la Valeur des Années", en fait un impôt sur l'accession à la majorité), et lui fit un certain nombre de
recommandations qu'elle jugeait de la plus haute importance :
"Master McSeol - c'est ainsi que l'on s'appelait à Calafia dès que l'on
avait atteint sa majorité - je vous engage à prendre le plus grand soin de votre Carte Vitale. Il n'en existe aucun double et vous ne devez jamais vous en séparer, ni vous en éloigner de
plus de trois mètres, distance maximale de liaison avec votre puce électronique, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit. Si par malheur vous veniez à l'égarer ou à la perdre, vous auriez
quarante-huit heures, pas une seconde de plus, pour vous présenter en personne au Bureau de la Seconde Chance (3ème étage à gauche) où l'on vous en fabriquerait une autre enquelques heures. Mais
j'insiste sur le fait que cette opération se ferait entièrement à vos frais, et que l'on ne pourrait jamais vous délivrer une troisième carte.
Alors soyez vigilant, Master McSeol, car sans votre Carte Vitale, vous
n'êtes rien. Je dis bien : Rien, Master McSeol !"
Joe remercia et salua l'employée qui lui sourit aimablement malgré le
caractère assez inquiétant de ses recommandations et, glissant la précieuse carte dans son portefeuille qu'il mit aussitôt dans la poche intérieure de son veston, il sortit dans la 7ème Avenue et
se dirigea immédiatement vers un petit pub pour fêter dignement son entrée dans la vie adulte devant un "Cocktail Molotov", une boisson d'origine obscure mais dont la teneur en alcool pur était
censée réveiller les morts !
Il fallait en profiter, car jusqu'à ce jour, il n'avait pas eu le droit de
se faire servir, ou même de consommer en public ou en privé la moindre boisson alcoolisée. On ne badinait pas avec la santé des jeunes dans l'Empire paternaliste de Calafia
!
Il rentra chez lui complètement saoul. Heureusement il ne croisa aucune
patrouille de la Police des Bonnes Moeurs qui l'aurait sur-le-champ menotté, conduit en cellule de dégrisement pour le libérer le lendemain contre une sévère amende et un point de moins sur son
Permis de Vivre. Et quelques bonnes baffes.
Il en fut quitte pour une belle gueule de bois le lendemain et dut subir les sarcasmes discrets de
ses condisciples de l'Ecole Préparatoire d'Astrophysique "Saul Pearlmutter", un Prix Nobel quelque peu oublié des temps antédiluviens de
l'astrophysique.
°°°°°
Sept ans plus tard, à la fin du mois de juin, Joe obtenait brilamment son diplôme d'ingénieur et, après trois semaines de
vacances bien méritées, était nommé à titre provisoire sur Mars, à Arestown. Ce n'était pas aussi prestigieux que Phaéton, mais c'était un bon
début.
Il passa trois années terrestres là-bas, puis demanda sa mutation pour
Eridana car il supportait mal le climat martien. En attendant la réponse du Mouvement Intergalactique, il prit le premier spatiojet en partance pour la Terre où il s'offrit quelques jours de
détente dans un paradis touristique de la côte est du Yucatan.
Il séjournait dans un somptueux hôtel, sa qualité d'ingénieur en astrophysique, célibataire de surcroît, lui assurant de
confortables revenus. Tous les jours, toutes sortes d'activités et d'animations étaient proposées à la clientèle et, voyant que l'on organisait le surlendemain une grande randonnée dans la forêt
environnante, Joe décida de s'y inscrire.
C'est ainsi que deux jours plus tard, solidement équipé, Joe partait de bon matin avec un petit groupe d'une dizaine de personnes
encadrées par un guide local sur les sentiers sauvages de la jungle du Yucatan.
C'était une très belle randonnée dans une végétation luxuriante, où l'on rencontrait souvent d'étranges animaux comme le tamandua, le tatou ou
le pécari à collier, espèces sévèrement protégé par le gouvernement de la Principauté Néo-Maya. Joe était heureux et se sentait en pleine forme ; il passait une excellente
journée.
Mais vers midi, alors que les excursionnistes traversaient à gué un petit cours d'eau, Joe s'embroncha à un tronc d'arbre mort et,
déséquilibré par son sac à dos qui lui passa par-dessus la tête, il s'affala dans un profond trou d'eau encombré de vase.
Il se releva dégoulinant d'un liquide nauséabond, repêcha son sac complètement trempé et, jurant comme un damné, regagna la berge
sous les rires et les quolibets de ses compagnons.
Joe faisait un peu la gueule. Au moment de la pause-déjeuner, il se mit en slip de bain pour faire sécher ses vêtements et sortit
toutes ses affaires de son sac à dos pour les faire sécher au soleil.
C'est alors qu'il se rendit compte qu'il n'avait plus son portefeuille.
Il se mit alors à fouiller le fond et toutes les poches de son sac à dos, à retourner tous ses vêtements et à ratisser les alentours à la
recherche de son portefeuille. En vain.
Outre la disparition de sa carte de crédit, de quelques jetons d'échange (il y avait belle lurette que les billets de banque n'existaient
plus), de son permis de piloter et de quelques documents de moindre importance, il était fortement préocuupé par la perte de sa Carte Vitale.
Il demanda au guide de le reconduire à la rivière où il était tombé, celle-ci se trouvant à peu de distance, pour voir si son
portefeuille ne se trouvait pas sur sa rive ou au fond de l'eau, car il avait pu tomber d'une poche au moment où le sac avait basculé au-dessus de sa tête.
Le guide, recommandant au groupe de ne pas quitter sa place, raccompagna Joe d'assez mauvaise grâce jusqu'au cours d'eau en
question.
Joe fouilla les berges et le fond de celui-ci pendant plus d'une heure sans résultat. Il était évident que son portefeuille n'était pas
là et, comme il fallait bien rentrer à l'hôtel, ils rejoignirent leur groupe et prirent rapidement le chemin du retour.
Tout en marchant, Joe se disait qu'après tout, il avait pu laisser son portefeuille dans sa chambre d'hôtel le matin, car l'excursion
avait été payée d'avance et il n'avait nul besoin - à part la sacro-sainte Carte Vitale - de l'avoir sur lui au cours de la randonnée. D'ailleurs, il ne se souvenait pas du tout d'avoir mis son
portefueille dans son sac à dos ou dans une des poches de ses vêtements.
Vaguement rassuré, Joe essayait de se convaincre que la séparation momentanée de sa Carte Vitale n'était pas si grave que ça et qu'elle
passerait peut-être inaperçue. Au pire il risquerait une amende et peut-être le retrait d'un ou deux points de son Permis de Vivre. mais comme il "avait son compte", la chose n'était pas trop
grave.
On pouvait d'ailleurs, pour des infractions et délits mineurs récupérer la totalité ou une partie de ses points moyennant finances et après
participation à un "stage de civisme".
A dix-sept heures trente, de retour à l'hôtel, il monta rapidement dans sa chambre, espérant retrouver son bien sur le lit, la table de
chevet, ou dans quelque armoire ou vêtement qu'il aurait pu laisser là.
Mais au bout de trois quarts d'heure de recherches infructueuses, il lui falut de nouveau se rendre à l'évidence : le portefeuille
n'était pas dans la chambre.
Sentant maintenant une sourde inquiétude l'envahir, Joe se rendit au bar, à la piscine, au bowling, lieux où il se souvenait d'être passé
la veille, toujours sans résultat. Il se dit alors que l'affaire devenait sérieuse avec la perte de sa Carte Vitale. Il résolut donc de contacter immédiatement les services de Planification de la
Vie de Ghostangels pour les informer de la perte de ce précieux document. mais il tomba sur une messagerie enregistrée où une voix féminine suave lui signifiait qu'il ne lui restait plus
que... vingt-cinq minutes et douze secondes pour retrouver sa carte !
Joe sentit une sueur glacée lui parcourir le dos. Il fallait donc qu'il eût perdu son portefeuille depuis plus longtemps qu'il ne
l'imaginait ! Il eut cependant un sursaut d'espoir en se disant que lorsqu'il avait payé son excursion en forêt, son portefeuille était encore en sa possession. Il se précipita donc vers la
réception de l'hôtel où sa réservation de sa randonnée avait été faite près de quarante-huit heures auparavant.
Peine perdue ! On lui confirma qu'il avait bien réglé la somme de 186 stellars par carte bancaire l'avant-veille, mais personne n'avait
récupéré son portefeuille que l'on se serait d'ailleurs empressé, affirmait le réceptionniste d'un air compassé, de lui restituer.
Maintenant complètement affolé, Joe se mit à courir partout. Il fit passer une annonce vocale dans l'hôtel et dans tout le complexe
touristique, promit une récompense somptueuse à quiconque lui rapporterait son portefeuille et sa Carte Vitale et regardait sa cesse sa montre où les minutes défilaient à la vitesse de la lumière
!
Lorsque le délai fatidique fut atteint, puis dépassé, Joe ressentit une sorte de soulagement résigné. Il ne se passait rien. Peut-être
qu'un "délai de grâce" était prévu dans ce genre de situation et il décida de monter dans sa chambre pour envoyer un courrier électronique à la Planification de la Vie pour leur dire qu'il se
rendrait le lendemain dès le premier vol à Ghostangels pour régulariser sa situation.
En se dirigeant à grands pas vers l'ascenseur, il croisa Rubén, le guide qui les aavait accompagnés dans leur randonnée en forêt.
Il le salua et lui dit avec un peu d'excitation dans la voix que tout allait bien, et que les choses allaient bientôt rentrer dans l'ordre.
Mais Rubén ne lui répondit pas etpassa son chemin comme si de rien n'était. Joe en fut un peu interloqué et resta un instant bouche
bée, puis il haussa les épaules et se précipita dans l'ascenseur.
Arrivé dans sa chambre, il s'installa devant son ordinateur portable et se mit à dicter son message pour les services de Planification de
la Vie. Mais il ne voyait aucun texte apparaître sur l'écran et commençait à ressentir devant celui-ci un étrange malaise. Il se dit qu'il y avait peut-être un dysfonctionnement de son "clavier"
vocal ou un problème de saturation des réseaux et se dirigea vers le lit où il avait posé son téléphone portable universel au moyen duquel il pouvait aussi envoyer des messages
électroniques.
Mais ce faisant, il passa devant la grande armoire dont la porte centrale était ornée d'un magnifique miroir, et une terreur sans nom le
saisit devant ce qu'il découvrit alors.
Il ne voyait pas le moindre reflet de sa personne dans le miroir, rien.
Alors Joe comprit qu'il était entré dans le néant.
(Peyrolles-en-Provence, le 6 mai 2012)
Et, pour conclure après cette étrange histoire, voici un haiku qui m'a été inspiré par les
récentes élections présidentielles. Je suis un peu désabusé après leur résultat car, bien que mes convictions penchent très nettement à gauche, je crains fort que notre vie quotidienne ne s'en
trouve guère changée. Car je doute que nos hommes politiques, quels qu'ils soient, aient réellement la volonté de s'en prendre aux puissance de l'argent qui dominent le
monde.
Mais cette réflexion n'engage que moi, alors...
Un espoir de rose
pour mois de mai morose ?
Je doute de la chose...
(Sommet de Concors, entre Jouques et Peyrolles, le 7 mai 2012)